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Le centre Bretagne, Kreiz Breizh, est-il devenu une zone de non-droit ?

En centre Bretagne comme ailleurs dans le monde, il y a des êtres humains qui vivent en milieu rural, qui travaillent et qui aiment leur pays.

Morgan Large fait partie de cette humanité. Elle est journaliste à la radio RKB (Radio Kreiz Breizh), elle aime les habitant·e·s, leurs histoires, leurs passions, leurs souvenirs, leurs projets.

Mais le centre Bretagne est aussi un territoire en souffrance ; un territoire de plus en plus délaissé par les services publics et les politiques de développement ; un territoire où l’agro industrie prive tous les agriculteurs de perspectives pour leurs familles et leurs métiers.

L’agriculture est aujourd’hui devenue un sujet journalistique tabou s’il n’est pas abordé de manière conforme à la ligne éditoriale fixée par l’agro-industrie.

Parce que Morgan aime son métier autant que son pays et y donne la parole à tout le monde, elle est aujourd’hui menacée.

Depuis la diffusion du documentaire «Bretagne, une terre sacrifiée» qui a eu une forte audience, Morgan subit des actes de malveillance (coups de téléphone anonymes au milieu de la nuit, intrusion à son domicile, tentative d’empoisonnement de sa chienne, ouverture de ses pâtures pour mettre ses chevaux en divagation sur la chaussée…). En décembre les portes de la radio où elle travaille ont été forcées.

Cette semaine, deux boulons de son véhicule ont été retirés : des faits qui dépassent l’acte d’intimidation et relèvent d’une tentative d’homicide volontaire.

Minga témoigne de sa solidarité auprès de Morgan Large et demande aux autorités de veiller à ce que le droit soit appliqué, à Glomel comme partout ailleurs, afin que la sécurité des personnes soit garantie. Face au délitement de l’État de droit dont les entraves à la liberté d’information et d’expression sont des symptômes très inquiétant, mettre des mots sur le désarroi qui nous saisi toutes et tous et qui pousse certains d’entre nous jusqu’au désespoir est une responsabilité qui nous engagent : Pour être sans complaisance avec la violence et la haine, pour l’avenir des ruralités : il faut que l’on se parle maintenant.

Hommage à Joseph Ponthus : un écrivain «embarqué dans la galère de son temps»

« À l’abattoir
j’y vais comme on irait
À l’abattoir
C’est peut-être l’aboutissement, le paradigme, le
résumé, le symbole et même bien plus que ça de ce
que peut être
L’industrie agroalimentaire »
Joseph Ponthus,
« À la ligne, Feuillets d’usine »

En hommage à l’écrivain Joseph Ponthus récemment décédé, nous rappelons l’importance de son livre « À la ligne, Feuillets d’usine » édité en 2019.

Ce livre puissant, d’une écriture vive et singulière, sans pathos, parle des conditions de travail déshumanisant dans les usines de l’agro-industrie bretonne qu’a vécu son auteur. Son ouvrage n’est pas un travail d’immersion, ni un travail d’enquête, mais l’expression d’un vécu pour gagner sa vie, d’une mise en mots sur des conditions de travail indignes pour sauver sa peau. Il exprime la dignité humaine de ses collègues de travail qui subissent une vie d’exploitation rythmée par les agences d’intérim et le besoin saisonnier de l’agro-industrie.

Il est l’expression parfaite d’un artiste tel que le définissait Albert Camus : « Embarqué me paraît ici plus juste qu’engagé. Il ne s’agit pas en effet pour l’artiste d’un engagement volontaire, mais plutôt d’un service militaire obligatoire. Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps. Il doit s’y résigner, même s’il juge que cette galère sent le hareng, que les gardes-chiourme y sont vraiment trop nombreux et que, de surcroît, le cap est mal pris. Nous sommes en pleine mer. » (discours du 14 décembre 1957 «l’artiste et son temps », l’Université d’Uppsala)

Merci à Joseph Ponthus de nous inviter, par le mouvement de son écriture, à nous embarquer dans la lecture.

« Les Lumières à l’âge du vivant » : un livre important pour penser notre humanité à partir de nos humanités

« Nous ne pouvons plus tolérer plus longtemps cette éclipse des Lumières. Car leur abandon a un coût intellectuel et politique qui est considérable et leur ruine profite toujours aux anti-lumière. De son côté, le postmodernisme, en rejetant toute ambition universaliste, est confronté à une impasse. En effet, s’il est salutaire de condamner sans réserve l’impérialisme et de reconnaître que les normes sont toujours socialement construites, on a toutefois besoin de repères universalisables pour faire des choix éclairés, notamment dans le domaine technologique » Corine Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant, Paris, Seuil, 2021 , p 289/290

En se plaçant dans le monde du travail et des métiers, Minga accorde forcément du crédit aux ouvrages qui témoignent d’une réflexion approfondie et produisent une pensée exigeante. C’est singulièrement le cas des travaux de Corine Pelluchon qui ont retenu notre attention depuis son précédent ouvrage, « Éthique de la considération ».

Son dernier livre, « Les Lumières à l’âge du vivant » éclaire les débats que nous avons sur le sujet des semences, où nous nous confrontons à des courants d’opinions, qui pour l’un essentialise le rapport aux vivants, que l’on peut qualifier de « néoréac », et pour l’autre propose une approche positiviste (notamment transhumaniste) qui aspire à modifier le vivant par les biotechnologies en le réduisant à un code génétique et du matériel. Fondamentalement, et c’est ce que révèle ce livre, il y a un lien entre ces deux courants : ils se rejoignent pour radicalement disqualifier l’humanité en tant qu’espèce.

L’idée d’un humanisme abstrait, hors sol, qu’il soit laïque ou religieux, et résultant d’un dualisme nature/culture dépassé, doit être déconstruite pour nous permettre de penser notre réalité d’espèce vivante qui vit avec les autres espèces vivantes. Cette pensée dessine un nouvel humanisme, un humanisme rénové, qui reprend les acquis positifs des Lumières, que le livre de Corine Pelluchon nous rappelle et nous invite à approfondir.

Le constat primordial de la souffrance animale dans les abattoirs industriels conduit à faire ce que Corine Pelluchon appelle la « culture de mort » l’expression d’un capitalisme absolu qui, au-delà d’un rapport de classe, signe désormais la déshumanisation de l’humanité et de nos humanités1. La rationalité, la raison même, a été instrumentalisée, elle n’est plus que calcul.

Si la cause animale a fait progresser notre compréhension du vivant ; pour autant, et c’est un des points de divergences que nous avons avec l’auteur, nous considérons le véganisme comme un réductionnisme. Sur le plan textile, (un secteur qui pèse très lourd en termes de pollution et d’exploitation2) un vêtement textile réalisé en fibre de viscose qui se présente comme écologique reste une aberration en termes de conditions de production en Inde, empoisonnant les travailleurs comme les habitants des lieux où sont implantées les usines. Globalement, il nous semble difficile de passer d’un « schème de la domination » à un « schème de la considération » sans examiner le sujet de la violence qui est inhérente au rapport entre les espèces.

L’un des grands mérites de ce livre est de faire comprendre que les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) n’ont pas seulement un dessein oligarchique, mais qu’ils entraînent une évolution de nos modes de vie, de pensée, d’interactions, propres aux visées idéologiques totalitaires (un vivant artificialisé, incluant des humains réduits à l’état d’objets substituables).

Si depuis les tragédies du XXe siècle, la part d’ombre des philosophies des Lumières a été examinée, la confusion entretenue de nos jours par les néoréacs entre les Lumières et le matérialisme est funeste pour les libertés. La désespérance en la démocratie, ses difficultés à faire face au défi écologique, laisse aujourd’hui la place à l’acceptation d’un régime totalitaire. L’engagement aux idéaux d’émancipation a cédé face au renoncement des élites, prisonnières d’un modèle de pensée, incapables de travailler la révolution anthropologique à laquelle la crise écologique nous invite.

Ce livre a le grand mérite de nous encourager à penser le vivant dans un moment d’une rare violence contre le vivant et contre le fait même de pouvoir le penser :

– violence contre le vivant à coups de poisons, de pollutions, d’artificialisation des sols, de déforestations, de destructions…

– violence à coups de réduction des outils pour penser le vivant : en lui niant toute spécificité pour en faire un matériau comme un autre ; et en faisant disparaître le thème du vivant des programmes d’enseignement : alors même que les investissements dans les biotechnologies explosent sans mobiliser ni étude ni débat éthique et démocratique que la hauteur des risques rendrait indispensables. En pleine crise sanitaire mondiale, le « vivant » ne fait plus partie depuis cette année des thèmes abordés en philosophie au lycée.

L’effort de travail de la pensée est d’autant plus méritoire qu’il doit affronter des attaques qu’on pourrait croire issues des temps obscurantistes : en effet, dans sa critique du livre de C. Pelluchon, parue dans le journal Le Monde du 8 janvier 2021, Roger-Pol Droit résume les analyses de Pelluchon : « démocratie et capitalisme in­compatibles, néolibéralisme synonyme de catastrophe inéluctable, rupture avec le vieux monde seule voie de salut. » pour aussitôt les rejeter comme hérétiques : «Ce sont là des articles de foi, à proprement parler. Des croyances, non des faits »3.

En se posant ainsi en gardien des faits, et renvoyant toute interprétation rationnelle des faits au rang de croyance, il exprime l’opinion d’une classe dominante qui pète de trouille : celle du monde de la non-pensée agitée à se trouver un abri anti-atomique.

Cette exigence de penser, pour articuler le professionnel et le politique comme nous l’affirmons à Minga, est une exigence humaniste qui nous invite à accorder de l’attention à la pensée et à la pratique, non pas que l’une prime sur l’autre, mais qu’elles dialoguent l’une et l’autre. Cela appelle à de nouvelles formes de collaboration, fondées sur l’égalité et la réciprocité entre le monde du travail et des métiers, et le monde universitaire, avec tous ceux qui savent que penser c’est faire, et que faire ensemble c’est aussi penser.

 

1( Le film COCHON QUI S’EN DÉDIT de Jean-Louis Le Tacon réalisé en 1979 ( https://www.kubweb.media/page/jean-louis-le-tacon-cochon-qui-sen-dedit/ ) l’exprime magistralement. )

2Fast fashion – Les dessous de la mode à bas prix | ARTE https://www.youtube.com/watch?v=oYg8ujH_HgE

3https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/01/08/les-lumieres-a-l-age-du-vivant-de-corine-pelluchon-la-chronique-philosophie-de-roger-pol-droit_6065575_3260.html

Minga soutient « l’Appel des Soulèvements de la Terre »

Après avoir détruit la profession agricole et démantelé les services publics en milieu rural au point de faire de certains endroits des déserts médicaux en empêchant ainsi toute possibilité d’y vivre et travailler, l’agrobusiness et désormais les GAFA déploient une politique de colonisation territoriale de grande ampleur.

Alors que dans les dix ans à venir, la moitié des agriculteurs.trices de France va partir à la retraite et que la profession est à la peine pour transmettre ses activités tellement le travail est peu valorisé, cela ne peut qu’attiser des appétits spéculatifs féroces sur le foncier.

Quand les outils de régulation foncière dont s’est dotée la profession agricole ne répondent plus, depuis longtemps, à leurs missions principales, en favorisant l’agrandissement ou l’artificialisation, plutôt qu’en encourageant l’installation des jeunes ou de moins jeunes ;

Quand la question foncière ne peut plus être portée par une profession de moins en moins nombreuse (moins de 3 % de la population active), ni par des institutions sous influence des promoteurs et de l’agrobusiness ;

Alors oui, mille fois oui, le soulèvement s’impose : un soulèvement élargi à l’ensemble de la société, mené avec et dans l’intérêt de tous les habitant.e.s (qu’ils et elles soient agriculteurs ou non, sédentaires ou nomades, agents du service public ou ouvrier du btp, entrepreneur ou saisonnier, en emploi ou au chômage, parent d’élève ou personne isolée…) pour faire face à la même colonisation.

L’enjeu du foncier agricole comme celui de l’accès à des lieux de rencontres, physiques, loin des écrans, au cœur des territoires, est essentiel à l’entretien de nos humanités, essentiel à la culture de nos démocraties.

https://lessoulevementsdelaterre.org/appel