Archives mensuelles : octobre 2019

Contribution au congrès mondial de la bio 2020

L’agriculture biologique face aux éléphants

Intervention du pôle de compétitivité Valorial, colloque « Transition agricole et agro-alimentaire : A quoi doit-on s’attendre d’ici 2050 ? » (3 octobre 2019, Quimper)

La question aujourd’hui n’est plus de savoir si l’agriculture biologique va s’industrialiser : c’est déjà le cas !
A force d’avoir cru que l’évolution des modes de consommation pouvait, à elle seule, entraîner un changement de mode de production agricole, c’était inévitable.
Centré sur le produit et les techniques agronomiques employées, le cahier des charges de la bio n’examine pas les modes de production et les conditions de travail. Il n’est donc pas franchement étonnant que l’agriculture biologique soit notamment compatible aujourd’hui avec une exploitation inhumaine de travailleurs migrants dans des exploitations maraîchères gigantesques du sud de l’Espagne ou de l’Italie violant systématiquement les règles de l’Organisation Internationale du Travail. Pas étonnant qu’il soit également possible de produire du soja et de l’huile de palme bio, au prix d’une déforestation à grande échelle et d’une extermination des peuples qui refusent de se sédentariser.

Aujourd’hui, en Europe, l’économie même des organisations de la bio dépend du système économique dominant, comme l’économie du recyclage dépend de la contribution des industriels qui génèrent ces déchets. Soyons lucides, face à la croissance de 20 % par an que connaît le marché de la bio depuis plusieurs années, les organisations de la bio peinent à réinterroger le sens de leur projet, même quand les étés sont régulièrement caniculaires, même quand les campagnes se désertifient et sont de moins en moins en moins fréquentées par les oiseaux et les insectes. Au bilan, les « petits pas en avant » se font sur un tapis roulant en sens inverse, et de plus en plus vite.

Née en réaction à l’industrialisation de l’agriculture, la bio est aujourd’hui l’avenir de l’agro-industrie.
C’est en s’appuyant sur des arguments écologiques liés au réchauffement climatique et à l’érosion de la biodiversité que les grands conglomérats de l’agro-industrie font désormais pression sur la Commission européenne pour réviser par le bas la directive OGM et permettre le développement des biotechnologies (New Breeding Techniques). Si la bio exclue encore les OGM de son cahier des charges, on peut se demander ce qu’il en sera demain quand un OGM ne sera plus défini comme tel. Exclura t’elle ces nouveaux OGM cachés ou les inclura t’elle comme elle l’a fait pour les hybrides F1 ? La question reste entière. Les F1 ont beau être clairement identifiés et identifiables, cela ne les empêche pas d’inonder le marché des semences, même en bio.
Dans ces circonstances, même s’il est toujours difficile d’ouvrir un dialogue apaisé sur ses propres contradictions, il n’en reste pas moins que ne pas associer aujourd’hui à la lutte contre les OGM une forte mobilisation pour promouvoir des variétés reproductibles et libres de droits, c’est comme refuser de ré-éprouver l’élan qui avait conduit les pionniers de la bio à penser une agriculture porteuse d’un projet de société en réaction aux boucheries de la première guerre mondiale.

En attendant, le nouveau règlement européen de la bio prévoit d’autoriser en 2021 la mise en marché de « matériel hétérogène biologique » et l’emploi d’une telle dénomination ne peut qu’alarmer tous les humanistes. Qualifier une variété végétale de « matériel », c’est adopter les termes de l’idéologie transhumaniste qui aspire à artificialiser le vivant en le réduisant à un code génétique pour l’ajuster à un être humain, augmenté par la biotechnologie 1. Augmenté en tant qu’individu, nié en tant que personne, l’être humain est ainsi conduit à servir une approche réduisant à néant tout fondement et toute aspiration démocratiques, drainant avec elle l’héritage d’un anti-humanisme qui a déjà soumis ou éradiqué des pans entiers de populations humaines et non humaines par le passé, au profit d’une poignée d’individus.

C’est une question de choix : soit la bio laisse monter cette idéologie qui ne fait plus aucune distinction entre les différents êtres vivants, les matériaux de synthèse et les machines. Soit elle se reconnecte à sa filiation humaniste et combative, se re-territorialise et se réconcilie avec les sciences biologiques ainsi qu’avec les sciences sociales afin d’éviter de tomber, à contrario, dans les travers d’une vision essentialisée de la nature qui confonde science et conviction.

A moins de travailler notre rapport nature/culture, la bio sera un point d’appui du transhumanisme. C’est une affaire d’engagement politique, cela passe par un dialogue avec le vivant, comme nous y invitait Romain Gary dans sa « Lettre à L’éléphant » en 1968 : «  C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. » (https://www.partage-le.com/2016/01/lettre-a-lelephant-par-romain-gary/)

1 – Cf. communiqué juillet 2018  : nouveau reglement européen bio : grande porte ouverte aux OGM bio

Communiqué du Syndicat des Artisans Semenciers

Le métier d’artisan semencier n’est pas soluble dans l’agro bio industrielle

L’intérêt grandissant que porte l’opinion pour les semences libres de droit est une bonne nouvelle. Il ouvre des perspectives immenses pour que les acteurs des filières alimentaires retrouvent un lien au sol, aux saisons et à des variétés plus nourrissantes et savoureuses. Pour autant, croire que le marché permettra à lui seul de développer et de rétribuer décemment le travail du métier d’artisan semencier, c’est se bercer d’illusion.

Même si certains établissements semenciers bio sont tentés de se conformer à la législation en vigueur pour commercialiser des semences non hybrides et libres de droit, s’orienter dans cette voie ne favorisera pas le développement du métier d’artisan semencier; pas plus que l’industrialisation de la bio ne favorise l’installation d’agriculteurs et le développement des territoires ruraux.

S’accommoder notamment des « contrats multiplicateurs » que le GNIS (Groupement national interprofessionnel des semences et plants) impose de passer entre un établissement semencier et un agriculteur multiplicateur, ne permettra pas d’augmenter la production de semences et de légumes issus des semences de la population; encore moins d’améliorer la rétribution du travail et les conditions matérielles d’existence de ceux qui les produisent.

Ces « contrats multiplicateurs », réservés à des agriculteurs dédiés à cette tâche, ne favorisent en rien la diffusion des savoirs associés au métier d’artisan semencier auprès des maraîchers pour produire librement leurs propres semences et rester ainsi maîtres de leur choix de culture. Au mieux, permettent-ils de restreindre ces variétés à une niche de marché et à ceux qui ont déjà le temps, les moyens et les connaissances pour les cultiver. Ces contrats ont toujours été un moyen pour les industriels de la semence (Limagrain, Syngenta, Bayer…etc) de contrôler le développement de la filière. En cas litige, c’est la Commission interprofessionnelle de conciliation de la section concernée du GNIS  (groupement national interprofessionnel des semences et plants) qui devra être saisie préalablement à toute instance judiciaire. Quel que soit le type de semences concernées, pour le multiplicateur, ce contrat reste un contrat de soumission. C’est un contrat d’intégration qui reproduit un mode d’organisation industrielle horizontale du travail en permettant à des donneurs d’ordre (les établissements semenciers) de capter la valeur ajoutée du travail réalisé par des sous-traitants (les agriculteurs multiplicateurs), tout en leur faisant porter la charge de la responsabilité. Il n’est compatible ni avec les pratiques du métier d’artisan semencier, ni avec les caractéristiques biologiques des variétés avec lesquelles il travaille, ni avec les besoins des personnes impliquées.

La prochaine mise en application de la réglementation phytosanitaire européenne au 13 décembre 2019 vient, de plus, encore renforcer les pouvoirs du GNIS sur les « opérateurs professionnels » qui vont devoir prendre à leur charge des mesures d’autocontrôle, sous son contrôle — l’Etat abandonnant son rôle de service public, garant de l’intérêt général, au service technique du GNIS. Lui confier un tel pouvoir, c’est comme demander à un renard de garder un poulailler tout en interdisant aux poules de le fuir. En plus des moyens financiers, les multinationales de la semence auront bientôt des moyens réglementaires de faire respecter leurs intérêts par les normes sanitaires.

S’il doit y avoir des règles qui encadrent ce métier, et un identifiant qui permette aux acheteurs de repérer un légume issu de semence de population, c‘est aux artisans semenciers eux-mêmes de les établir, en lien avec la recherche publique, pas aux organisations agricoles et paysannes d’en décider en lien avec des établissements semenciers d’un côté et/ou la grande distribution de l’autre.

Aux entreprises qui s’approprient le métier d’artisan semencier, il convient de rappeler qu’un métier, dans la culture artisanale, se rattache exclusivement à une personne physique, pas à une entreprise.

Promouvoir les semences de variétés de la population, c’est préalablement reconnaître que le seul facteur de production est le travail humain, que tout travail mérite d’être dignement rétribué et que celui d’artisan semencier n’échappe pas à la règle. Que ce métier doit être reconnu comme un travail de coévolution des variétés avec la culture humaine et une géographie, un écosystème et un climat, qui ne se réduit pas seulement à « multiplier » des semences mais correspond à un travail de recherche avec le vivant. A ce titre, et parce que la graine est un bien commun, ce travail ne doit pas être exclusivement solvabilisé par le marché mais pouvoir directement bénéficier par exemple d’un crédit d’impôt recherche du fait qu’il représente un investissement d’intérêt général.

L’objet de notre syndicat, ce n’est pas de se conformer à des règles ni de s’en affranchir par principe, mais bien de contribuer à les changer. Si nous définissons la graine comme un être végétal vivant, à contrario du GNIS qui la traite comme du « matériel », ce n’est pas pour une question de style.

Le syndicat des artisans semenciers est ouvert à toute coopération pour bâtir dans les territoires, avec les êtres vivants (animaux et végétaux), des filières alimentaires qui nous nourrissent vraiment, expriment et renforcent notre humanité !

syndicat-artisans-semenciers@protonmail.com

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La « Révolution délicieuse » d’Olivier Roellinger : un livre à lire !

Un livre qui repolitise le sujet alimentaire, rédigé par un cuisinier de métier, cela fait du bien ! En partant de son engagement de chef cuisinier étoilé à Cancale (Ille-et-Vilaine), Olivier Roellinger nous fait découvrir les multiples enjeux politiques et anthropologiques qui se jouent dans une cuisine.

Dans un contexte où des idéologies d’extrême-droite sont soutenues et diffusées par des classes dominantes, et où certains chefs cuisiniers réduisent la gastronomie française à de la toile Vichy, Olivier Roellinger nous rappelle tout ce que la richesse de notre gastronomie doit aux voyages et aux migrations.

En faisant écho au livre « Le Quai de Wigan » de George Orwell, publié en 1937, et en cherchant les raisons qui font que les idées d’émancipations politiques ne gagnent pas davantage l’adhésion du peuple anglais1, l’auteur nous invite à prendre notre alimentation au sérieux car c’est une odyssée parsemée de rencontres délicieuses qui nourrit notre Humanité.

Olivier Roellinger a été par ailleurs l’un des auteurs de la «Lettre ouverte contre l’invasion de l’agrochimie dans nos assiettes» écrite pour mobiliser les professionnels de la restauration préoccupés du rachat du groupe américain Monsanto par l’allemand Bayer, en septembre 2016. C’est à la suite de cet appel que Minga s’est rapprochée de l’Alliance des cuisiniers Slow Food pour conduire ensemble, avec le syndicat des artisans semenciers, des campagnes visant à promouvoir les variétés de la population et le métier d’artisan semencier. A cette occasion, Olivier Roellinger a aussi prèté sa plume à la rédaction de la préface de l’ouvrage « Graines d’une Bretagne d’avenir ».

Nous invitons aujourd’hui tous nos membres, amis et partenaires à déguster ce nouvel ouvrage et à en faire la promotion, sans modération !

Minga, le 3 octobre 2019

1 « Dans les pays hautement mécanisés, les aliments en boîte, la conservation par le froid, les arômes synthétiques ont fait du palais un organe quasiment mort. Comme vous pouvez vous en rendre compte chez n’importe quel marchand de fruits et légumes, ce que la majorité des Anglais appellent une pomme, c’est un morceau de ouate vivement coloré en provenance d’Amérique ou d’Australie. Les Anglais dévorent, apparemment avec plaisir, ce genre de chose et laissent pourrir sous l’arbre les pommes de leur pays. C’est l’aspect brillant, mécanisé des pommes américaines qui les séduit ; le goût bien supérieur de la pomme anglaise est un fait qui leur échappe, purement et simplement. », Le Quai de Wigan, George Orwell – 1937

à écouter également l’émission de Laure Adler « L’Heure bleue » à France Inter du 2 octobre 2019 avec Olivier Roellinger https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-02-octobre-2019